Les figures de prêtres dans les films

(M à j – 23 juin 2020)

Une histoire de Chine (Satan Never Sleeps)

un film de Leo McCarey

Le Diable indubitablement!

Le dernier film de Leo McCarey, Une Histoire de chine (Satan Never Sleeps 1962) est un film oublié du public et des cinéphiles, détesté par une majeure partie des critiques de cinéma. Voici ce qu'en disait en 2011 la revue les Inrockuptibles: « En 1962, McCarey tourne son dernier film, Satan Never Sleeps, l’un des films les plus démentiellement odieux du cinéma américain, vrillé par la rhétorique assassine de l’anticommunisme ». (1)

L'action se situe en 1949, au sein d'une mission catholique, dans le Sud-Ouest de la Chine, une région administrée par Le Parti Nationaliste (Kuomitang) (2). Mission, dirigée par deux religieux que tout oppose, l’aîné, le Père Bovard, vieux et fatigué semble rigide et dogmatique, le second, le Père O'Banion, un quarantenaire est plus moderne mais harcelé par une jeune Chinoise Siu Lan, qu'il a sauvée de la noyade, désespérément amoureuse de lui... La mission va être encerclée puis envahie par les soldats de l'Armée Rouge à la tête de laquelle se trouve un ancien élève des sœurs catholiques, le colonel Ho San dont les premières mesures prises sont la destruction de tous les signes religieux.

Tourné en grande partie en studio d'après le roman éponyme de Pearl Buck, romancière de renom, spécialiste de la Chine, qui obtint le Prix Nobel de Littérature en 1938, cette ultime œuvre de Leo McCarey mélange avec un rare bonheur, l'humour et les situations cocasses, le film d'aventures, la comédie et le drame religieux, le mélodrame ainsi qu'une peinture féroce du régime totalitaire maoïste qui prend le pouvoir en 1949.

Le cinéaste revisite les thèmes récurrents de ses œuvres majeures (3) dans ce film où un immense et cruel bouleversement de l'Histoire de la Chine et du Monde est en train de se jouer. Toujours aussi rigoureux dans sa mise en scène, Leo McCarey dirige ses acteurs avec une grande finesse et permet, à l'excellent William Holden, précis, agile, ferme dans son rôle de jeune curé, à l’élégant Clifton Webb qui interprète de manière magistrale le vieux religieux qui tient tête à la soldatesque chinoise et à la jeune actrice française, France Nuyen, excellente, butée, tendre et burlesque, d'être toujours justes, drôles et émouvants malgré les changements de registres et de tons fréquents dans le film. Servi par la beauté du CinémaScope couleur et une excellente maitrise de la dramaturgie, il nous conte une histoire tragique où la foi, la droiture des deux prêtres, le reniement de Ho San, l'amour impossible de Sui Lan pour le Père O'Banion, sont emportés par la fureur et la violence de l'Histoire.

Bâti sur l'opposition de comportement des deux ecclésiastiques et sur un quiproquo de comédie – la relation liant Sui Lan au Père O'Banion –, Une histoire de Chine démarre comme une comédie religieuse dont le duo de prêtres rappelle celui de La Route semée d'étoiles (Going My Way 1943) puis tourne au tragique après le viol de de la jeune fille par le colonel Ho San, la profanation de la chapelle, la destruction du dispensaire et des médicaments (4) indispensables aux soins du peuple et le massacre des villageois par les soldats de l'Armée maoïste. La présence de Satan est permanente, il induit la jeune chinoise en erreur, et la pousse à tenter une nuit à trois reprises, vêtue de rouge, le Père O'Banion, accule les prêtres dans leurs différences et retranchements, pervertit le jeune colonel Ho San qui se complait dans la luxure, la violence, le luxe et le mensonge, permet aux troupes communistes de faire le Mal absolu. Indéniablement Satan ne dort jamais, il circule comme un virus Malin d'un personnage à l'autre. Le Mal diabolique atteint son paroxysme lorsque un conseiller russe, le camarade Kuznietsky (6) accompagné d'un nouveau colonel, Chung Ren, arrivent à la mission Catholique. Ils désavouent Ho San et sa direction égoïste et bourgeoise, font torturer les ecclésiastiques et massacrer les paysans et ouvriers qui soutiennent leur juste résistance. Mais la force de caractère et la foi invincible des deux prêtres va les faire se rapprocher créant entre-eux un lien d'amitié fort et indéfectible.

Ce beau et curieux film, audacieux, drôle, cruel et tragique dresse un juste portrait de la Chine de 1949, bien qu'en deçà des nombreuses atrocités commises par la révolution maoïste et le communisme. Il nous montre comment Satan peut changer le cœur des hommes, le Diable indubitablement! Il met en exergue la belle et forte résistance des deux prêtres face aux communistes qui les conduit à mieux se comprendre et à défendre le peuple face aux souffrances et aux barbaries commises. Il révèle la force de l'amour divin qui mène le Père Bovard a se sacrifier pour sauver la vie du Père O'Banion, de Siu Lan et de Ho San revenu à la raison. La religion (religare) recrée le lien social et humain pour lutter contre Satan.

(1) Axelle Ropert La Brune brulante Les Inrockuptibles 15/03/2011

(2) Le 1er octobre 1949 Mao Zedong proclame la fondation de la République populaire de Chine (RPC) sur la place Tian'anmen à Pékin . Le parti nationaliste (Kuomitang) se réfugie quant à lui sur l'île de Taïwan, en y perpétuant la République de Chine.

(3) La Soupe au canard (Duck Soup 1935), L'Extravagant Mr Ruggles (Ruggles of Red Gap 1935), Cette sacrée vérité (The Awful Truth 1938), Elle et lui (Love Affair 1937 et An Affair To Remember 1957), La Route semée d'étoiles (Going My Way 1943), Les Cloches de Sainte-Marie (Bells Of Saint-Mary 1945), Ce bon vieux Sam (Good Sam 1948), My Son John (1952, La Brune brulante (Rally 'Round the Flag, Boys! 1958).

(4) La destruction du stock de pénicilline qui fait dire au Père Bovard cette réplique cinglante: Leurs maladies iront aussi loin que leur propagande.

(5) L'idéologie communiste est cause de la mort de plus de 100 millions d'êtres humains dans le monde

(6) Des conseillers militaires et économiques étaient présents en Chine. Quelques mois après la proclamation de la République populaire de Chine par les communistes de Mao Zedong le 1er octobre 1949, un traité d'amitié, d'alliance et d'assistance mutuelle est conclu avec l'Union Soviétique (URSS) le 14 février 1950.

Une histoire de Chine (Satan Never Sleeps) un film de Leo McCarey

États-Unis – 1962 – couleurs – CinémaScope – 2h10 – V.O.S.T.F.

William Holden (le père O'Banion), Clifton Webb, (le père Bovard), France Nuyen (Siu Lan), Weaver Lee, (Ho San), Martin Benson (Kuznietsky), Edith Sharpe (Sœur Theresa), Robert Lee (Chung Ren)...

sortie en DVD d'excellente qualité par Les Films du Paradoxe en 2018


La Route semée d'étoiles ( Going My Way)

un film de Leo McCarey

Une immense plénitude de l'âme

«Je suis convaincu que Dieu devait avoir le sens de l’humour et qu’il croyait aux joies de la vie» Leo McCarey.

La beauté du film Les Cloches de Sainte-Marie (Bells Of Saint-Mary 1945) de Leo McCarey m'a absolument convaincu de revoir ses trois films ayant pour personnage principal un prêtre (1).

La Route semée d'étoiles (Going My Way 1943) est une comédie religieuse tournée en 1943

pendant la deuxième guerre mondiale. La petite paroisse de Saint-Dominique à New York perd ses fidèles. Elle est pauvre et hypothéquée. Son vieux curé, le Père Fitzgibbon ne semble plus en mesure de prêcher. L'épiscopat envoie le jeune Père O'Malley pour redresser la situation. Mais il va se heurter à la désapprobation du curé qui n'aime pas ses méthodes modernes, son optimisme fondamental et son apparente insouciance heureuse...

Cette joie de vivre nous est transmise – Going My Way, suivez ma voie, mon chemin – par la force du personnage principal, le Père O'Maley, un curé qui joue du piano et chante, aime le golf et le baseball et se sert de sa gaité pour transmettre sans faillir, les valeurs de partage, d'amour, de bonté. Il va savoir convaincre tous les êtres humains qu'il rencontre de suivre son chemin – à part peut-être la vieille et incorrigible commère bigote, Mrs Hattie Quimp – d'emprunter la voie du bonheur et de se laisser guider par la foi. Pour ce faire, il emploie sons sens de l'humour et son amour de la musique.

Sans crise et sans heurts, sans affrontements particuliers, il amène chaque personnage à se métamorphoser en ce qu'il a de meilleur. La grande intelligence du prêtre est de prendre le temps d'écouter ses interlocuteurs, de les laisser s’exprimer. Leur méfiance disparaît et il parvient à tirer parti des talents de chacun. Sa joie, sa miséricorde et son dynamisme sont communicatifs. Le film est un éloge de l’entraide et de l’amitié. « Aide ton prochain et le ciel t'aidera »

Patient, il parvient par ses méthodes originales à convertir les adolescents délinquants du quartier au chant. Il les accompagne au cinéma et aux matchs de baseball. Puis les amène à créer sous sa direction une chorale qui va interpréter dans la grâce Douce nuit, l'Ave Maria et la chanson titre du film Going My Way en compagnie d'une ancienne amie d'enfance , Genevieve Linden, devenue chanteuse d'opéra au Métroplolitan Opera; à transformer Carol, une jeune fille rebelle et perdue qui va ensuite rencontrer Ted Haines jr le fils oisif de la société immobilière de crédit à qui la paroisse doit de l'argent. Tous deux vont se métamorphoser de même que le riche Mr Haines père, impitoyable en affaires où l'aimable policier Pat McCarthy ... Tous vont retrouver le chemin de l'église. Le Père Fitzgibbon comprend imperceptiblement les motivations et les volontés du Père O'Malley et lentement s'établit entre les deux prêtres une vraie relation d'amour et de charité chrétienne ainsi qu'une sincère amitié.

Le Père O'Malley – interprété par Bing Crosby, excellent chanteur et acteur, mu par un entrain et un humour talentueux – est le révélateur des qualités humaines et spirituelles de chaque être qu'il croise. C'est la miraculeuse force morale du film, basée sur le postulat faisant de chaque être vivant des individus qui vivent leur destin mais sont transformés par le regard attentif, bon, miséricordieux et exigeant du prêtre. A leur tour, ils transforment les personnes qu'ils rencontrent.

La force de l'œuvre de Leo McCarey est de faire se côtoyer comédie, mélodrame, chansons, humour et émotion. Son génie et talent de cinéaste est de communiquer au spectateur la joie qui émane de son film par son formidable sens de la mise en scène, son génie du montage de séquences qui semblent disparates mais forment à mesure de l'écoulement du temps une véritable harmonie au service du bonheur. Il nous transmet une immense plénitude de l'âme qui passe des personnages au spectateur comme un courant merveilleux. La beauté de la photographie en noir et blanc du chef opérateur, Lionel Lindon, les belles musiques (cantiques, folklore, opéra, chansons populaires), l'alchimie magique des sentiments et des valeurs morales nobles font de La Route semée d'étoiles, l'un des plus émouvants chefs-d'œuvre du cinéaste, absolument fascinant!

Jacques Déniel

(1) La Route semée d'étoiles (Going My Way 1943), Les Cloches de Sainte-Marie (Bells Of Saint-Mary 1945) et Une histoire de Chine (Satan Never Sleeps 1962)

La Route semée d'étoiles (Going My Way) de Leo McCarey

États-Unis – 1943 – V.O.S.TF. et V.F. - 2h10

Interprétation: Bing Crosby (le Père Chuck O'Malley), Barry Fitzgerald (le Père Fitzgibbon), Jack McHugh (le Père Timothy O'Dowd), James Brown (Ted Haines Jr.), Gene Lockhart (Ted Haines Sr.), Jean Heather (Carol James), Porter Hall (Monsieur Belknap), Fortunio Bonanova (Tomaso Bozanni), Eily Malyon (Madame Carmody), Risë Stevens (Genevieve Linden).




Les Clés du Royaume :

J.M Sathl

Dans la miséricorde du Christ.

« Une conversion doit se faire par la foi et non par la force ! »

John M. Stahl est un cinéaste américain reconnu pour la beauté de ses mélodrames: Images de la vie (Imitation of Life 1934), Le Secret Magnifique (Magnificient Obssession 1935)… et le flamboyant Péché mortel (Leave Her To Heaven 1946). En 1944, il tourne Les Clés du royaume, un film produit par le cinéaste et producteur Joseph L. Mankiewicz pour la Twentieth Century Fox. Le film s’inscrit dans un genre très en vogue à la Fox, la biographie religieuse comme La Route semée d’étoiles de Leo McCarey (1944) ou Le Chant de Bernadette de Henry King (1943). Adapté d’un roman éponyme écrit en 1941 par un écrivain de talent, très reconnu jusqu’à la fin des années soixante, Archibald-Joseph Cronin (1), le film nous conte l’histoire de l’abbé Francis Chisholm, un prêtre catholique écossais aux idées peu conventionnelles né dans une Grande-Bretagne divisée entre confessions protestante et catholique, et qui va être envoyé en mission en Chine.

Dans la première séquence, nous en sommes en présence de l’abbé Chisholm âgé, ne voulant pas quitter sa paroisse de naissance qu’il aime tant. Construit sous la forme d’une narration en flash-back, le film nous dépeint la vie de l’abbé de l’enfance à la vieillesse. Il débute sous le signe du mélodrame cher à J.M. Stahl. Le cinéaste expose les circonstances crues de l’enfance et de la jeunesse de Francis Chisholm. Issu d’une famille exemplaire, tolérante et aimante, son père est catholique et sa mère protestante. Un soir où la tempête fait rage, son père est brutalement agressé par des protestants. Il est secouru par sa femme. Tous deux épuisés par leur fuite disparaissent noyés dans la rivière tumultueuse. Le jeune garçon est adopté par la famille de ses cousines. Animé de la vocation religieuse et amoureux de sa cousine Nora, Chisholm semble incertain dans cette société figée, dure, intolérante. Son cœur balance entre son amour pour Dieu et celui pour sa douce cousine. Étudiant avec son ami, Angus issu d’une famille aisée, il apprend que Nora devenue fille-mère s’est suicidée…

Il entre au séminaire, devient vicaire de quelques paroisses où son comportement libre et ouvert aux idées des autres choque le dogmatisme d’un clergé catholique parfois guindé et attaché aux privilèges de classe. Au début du vingtième siècle, il est envoyé en Chine afin de convertir les habitants d’une petite ville. Cette mission, il la mène en alliant la sagesse, une belle liberté d’esprit et la fermeté de ses convictions. A son arrivée, il découvre les bâtiments de sa Mission en ruine. Il s’y installe avec humilité et joie, la comparant à la crèche ayant accueilli la naissance du Christ.

Les habitants de la région se moquent de lui. Seul un jeune chinois ayant pris comme prénom Joseph, lors de son baptême, devient son disciple. Francis Chisholm traverse une époque sombre sans jamais se départir de sa vitalité, de la force de sa compassion pour les hommes qui souffrent ainsi que de sa volonté de bâtir une belle Paroisse. Épidémies, disettes, années de guerre opposant le Guomindang aux Seigneurs de la guerre se suivent. Vivant humblement, prêchant l’amour et la miséricorde du Christ, il gagne la confiance des habitants ainsi que celle des trois religieuses européennes qui ont été envoyées pour l’aider à fonder une école. Il construit l’église, le dispensaire et l’école de la Mission de ses propres mains avec l’aide de Joseph et le soutien financier d’un mandarin dont il a soigné le fils. Le Père Chisholm veut convertir les cœurs et les âmes par le seul rayonnement de la foi et la force du témoignage de son ministère.

En perpétuel apprentissage de la Foi et de l’amour christique, le père Chisholm attend de ses interlocuteurs ou détracteurs un cheminement semblable vers la Foi. La grande humilité du personnage – interprété par un Gregory Peck convaincant, au regard pénétrant et aimant – sa force de caractère et d’homme juste font naître l’émotion dans plusieurs scènes comme celle de la mort de son ami Willie Tulloch (truculent Thomas Mitchell), un facétieux athée: au lieu de soutirer au mourant une conversion forcée, Chisholm le laisse s’éteindre paisiblement sans forcer ses convictions mais tout en recommandant avec ferveur son âme à Dieu. C’est aussi par l’amour divin et la patience qu’il vient à convaincre Sœur Maria-Veronica – issu d’une famille très aisée – de partager son désir de vivre selon les préceptes des Évangiles où qu’il s’oppose avec malice aux idées et manières empruntes de supériorité de Angus devenu évêque.

Superbement mis en scène, servi par les cadres précis et rigoureux et la photographie d’un noir et blanc contrasté de Arthur C.Miller, la musique d’Alfred Newman et le talent des acteurs tous excellents, Gregory Peck, Thomas Mitchell, Rose Stradner, Vincent Price, Edmund Gwenn… la vie courageuse et mouvementée de ce missionnaire dans une Chine livrée aux exactions des Seigneurs de guerre, le parcours exemplaire de cet homme empli de la miséricorde du Christ et pour qui pour qui les maîtres mots sont l’amour, la tolérance et charité, font de cette œuvre singulière de J.M. Stahl, l’un de ses plus beaux films.

Jacques Déniel


Les Clés du royaume( The Keys of the Kingdom) – États-Unis – 1944 – 2h17 un film de John M. Stahl

Interprétation: Gregory Peck (Père Francis Chisholm), Thomas Mitchell (Dr. Willie Tullock), Vincent Price (Révérend Angus Mealey), Roddy McDowall (Francis Chisholm jeune), Edmund Gwenn (Rev. Hamish MacNabb), Jane Ball (Nora), Philip Ahn (Mr. Pao, l’envoyé de Mr. Chia), Cedric Hardwicke (Monseigneur Sleeth, le narrateur).

(1) A.J. Cronin était il y a cinquante ans un des écrivains les plus adaptés et les plus traduits, un gros vendeur de livre. Tout enfant de bonne famille né avant les années 1980 avait lu au moins l’un de ses plus célèbres romans : Le Chapelier et son château (1931), Sous le regard des étoiles (1935), Les Clés du royaume (1941), Le Destin de Robert Shannon (1948)…Ou le plus fameux d’entre tous : La Citadelle (1937).


Les Cloches de Sainte-Marie

Leo McCarey

Un miracle de bonté et d’amour

«Je ne veux pas changer mon genre: J’aime qu’on rie. J’aime qu’on pleure, j’aime que l’histoire raconte quelque chose, et je veux que le public, à la sortie de la salle de projection, se sente plus heureux qu’il ne l’était avant. Leo McCarey

Cinéaste majeur de l’histoire du cinéma, Leo McCarey demeure trop méconnu d’un large public en France. Il est pourtant l’auteur de nombreux courts-métrages avec Laurel et Hardy, à tourné vingt-trois longs métrages dont les incontournables La Soupe aux canards (Duck Soup avec les Marx Brothers 1933), L’Extravagant Mr Ruggles (Ruggles of Red Gap 1935), Cette sacrée vérité (The Awful Truth 1938), et les deux versions du splendide mélodrame Elle et lui (Love Affair 1937 et An Affair To Remember 1957).

Mais revenons sur l’un de ses trois films parlant frontalement de la foi (1), Les Cloches de Sainte-Marie (Bells Of Saint-Mary 1945), une comédie aux accents mélodramatiques, drôle, mélancolique et émouvante. Après le succès phénoménal de La Route semée d’étoiles (Going My Way 1944) aux États-Unis, Leo McCarey ne trouve aucun scénario qui lui plaise ni lui semble digne de ce film. Très content de sa collaboration avec Bing Crosby, il décide de lui confier à nouveau le rôle du Père O’Malley. Dans cette nouvelle aventure religieuse, il est nommé directeur de l’église Sainte-Marie et de l’école attenante où des religieuses enseignent, sous la houlette de la Mère Supérieure, Sœur Benedict – Ingrid Bergman, lumineuse, tendre, drôle et touchante – , dans ce lieu empreint de sérénité, situé en plein cœur de la cité.

Bing Crosby met son génie de comédien et de chanteur de charme au service de la bonté et de l’amour. Il interprète avec humour et malice ce rôle de prêtre aux méthodes d’éducation peu conventionnelles. Dans cette institution catholique menacée de disparition en raison de l’âpreté au gain d’un riche homme d’affaires, aigri et sans scrupule, Horace P. Bogardus, joué par l’irrésistible Henry Travers, le père O’Malley va devoir faire preuve de persévérance, de grandeur d’âme et d’une foi sans faille. Il se heurte avec gaité, bonheur et une grande noblesse d’âme à Sœur Benedict sur la manière de transmettre des valeurs à des enfants parfois perdus et en manque d’affection. La Mère Supérieure réagit brillamment avec un mélange de raideur et d’humour. Les deux comédiens excellent dans ce duo parfait au service de la bonté.

La mise en scène élégante, souple et invisible de Leo McCarey, la superbe photographie noir et blanc de George Barnes et le scénario précis et fin de Dudley Nichols (2) sont au service d’une dramaturgie inventive et brillante qui mêle la comédie et le mélodrame, le rire et les larmes. Le cinéaste concentre tout son talent pour nous montrer la force de la foi, de la bonté et de l’amour que défendent Sœur Benedict et le Père O’Malley. Sans aucun doute le portrait de ce prêtre tantôt enjoué et malicieux, vif et intelligent, parfois grave et préoccupé est l’un des plus beaux de l’art cinématographique. Il nous montre un être que sa conception heureuse de la religion et de la vie, son souci du bien être physique et spirituel des gens qui l’entourent sont inspirés par une foi au service de la bonté comme catharsis essentiel et Grâce providentiel pour lutter contre le Mal.

Le sens du comique et du burlesque présent dans plusieurs scènes – celle irrésistible de drôlerie où un chat joue avec le chapeau du père O Malley pendant son discours aux religieuses ou celle cocasse des techniques de boxe enseignées par la Mère Supérieure à un enfant – sont d’une simplicité et d’une efficacité exemplaire. Elles nous font rire aux éclats. Tandis que la scène de la nativité de Jésus jouée par des bambins ou celle de l’annonce de la tuberculose de Sœur Benedict nous attendrissent et nous émeuvent. Mais toutes sont au service des convictions spirituelles, sociales, fermes et solides du cinéaste sur l’absolu miracle qu’opère l’amour et la bonté divine et humaine pour arriver à changer le cours des choses.

Indéniablement, la question du Mal est très présente chez Leo McCarey autant que dans les œuvres de Fritz Lang ou d’Alfred Hitchcock. Elle se manifeste dans plusieurs de ses films de manière différente mais tout aussi prégnante. Cependant le cinéaste apporte une réponse différente. Sa foi lui permet d’inventer ces personnages qui surmontent leurs différences et mènent à bien leur mission sacerdotale, d’enseignement, de transmission des valeurs morales et humanistes essentielles. La foi du père O’Malley et de Sœur Benedict déplace les montagnes et change les hommes les plus endurcis. Un miracle d’amour surgit, il vient du plus profond des cœurs et opère dans la joie du bonheur de vivre. Les Cloches de Sainte-Marie 41 millions d’entrée aux États-Unis est un chef d’œuvre rare et miraculeux qui donne beaucoup de bonheur aux spectateurs.

Les Cloches de Sainte-Marie un film de Leo McCarey

États-Unis – 1945 – V.O.S.TF. Et V.F. – 2h06

Interprétation: Bing Crosby (Père Chuck O’Malley), Ingrid Bergman (Sœur Benedict), Henry Travers (Horace P. Bogardus), William Gargan (le père de Patsy), Ruth Donnelly (Sœur Michael). 2h06.

(1) La Route semée d’étoiles (Going My Way 1944), Les Cloches de Sainte-Marie (Bells Of Saint-Mary 1945) et Une histoire de Chine (Satan Never Sleeps 1962)

(2) Scénariste de plusieurs films de grands cinéastes: John Ford (14 films faits ensemble), George Cukor, Michael Curtiz, Henry Hathaway, Howard Hawks, Fritz Lang, Antony Man…

Sous le soleil de Satan

Maurice Pialat

Dans la grâce de Dieu

« La Sainteté ! » s’écrie Menou-Segrais, « en prononçant ce mot devant vous, pour vous seul, je sais le mal que je vous fais ! Vous n’ignorez pas ce qu’elle est : une vocation, un appel. Là où Dieu vous attend, il vous faudra monter, monter ou vous perdre» Georges Bernanos

Sous le soleil de Satan est le film le plus controversé de son auteur, hué, lorsqu’il reçut à juste titre la Palme d’or au Festival du film de Cannes en 1987, par la foule incrédule et inculte. Maurice Pialat, hanté par le chef d’œuvre de Georges Bernanos tourne une adaptation personnelle et libre. Il a cette intuition qu’un roman dont l’histoire est située à la fin du dix neuvième siècle fortement marqué par les idées sur la «mort de Dieu» peut être un film essentiel dans notre vingtième siècle, celui de la montée en puissance de son rival de toute éternité, Satan.

Il simplifie le roman en supprimant certains chapitres et personnages tout en gardant la succession des évènements dramatiques: le meurtre de Cadignan, le rejet de Mouchette par le député Gallet, la rencontre de l’abbé Donissan avec le diable, puis avec Mouchette, le suicide de Mouchette, le Miracle de l’enfant ressuscité et la mort de Donissan.

Dans notre Monde déchristianisé en proie au chaos, le cinéaste agnostique nous livre une version d’une grande force métaphysique et spirituelle de l’œuvre de Bernanos (1). Il prend le roman à bras le corps et le transpose en une succession de blocs erratiques, fulgurants, incandescents, telluriques. Par la science de sa mise en scène somptueuse, les cadres précis et tranchants de Jacques Loiseleux, la beauté picturale des lumières sombres et nocturnes du chef opérateur Willy Kurant, le montage abrupt de Yann Dedet et servi par des acteurs exceptionnels, il compose à la manière d’un peintre (2) un sublime portrait de l’abbé Donissan – Gérard Depardieu, inoubliable, humble, incarne ce jeune prêtre – face aux puissances des ténèbres.

Dirigé par Menou-Segrais (Maurice Pialat, impeccable), son curé, un maître de conscience sûr de sa force et de son influence, le jeune abbé semble désorienté, en proie aux doutes et aux excès (flagellations, oraisons emportés…). Mais, très vite le Doyen de Campagne-en-Artois comprend que son jeune protégé possède une flamme intérieure intense et que c’est un homme et prêtre de grande valeur dont la vie physique et spirituelle est en prise avec le combat du Bien contre le Mal, à l’affrontement de Dieu contre Satan.

Le premier lieu de ce combat est la paroisse de Campagne-en-Artois, où Donissan, lorsqu’il se rend à Étaples pour aider le curé de la paroisse, se perd de nuit dans une nature sauvage, sous un ciel plombé, les pieds s’enfonçant dans une terre lourde et boueuse qui colle aux souliers, et affronte Satan caché sous la figure du maquignon (Jean-Christophe Bouvet maléfique à souhait). Après un âpre combat, il le rejette – retire toi Satan. Puis, ayant reçu de Dieu – même si le doute le taraude – la grâce de voir aux tréfonds des âmes, il tente d’arracher Mouchette (Sandrine Bonnaire, possédée, émouvante) à Satan afin de la rendre à Dieu.

Des années plus tard, c’est dans la paroisse de Lumbres où il a été nommé curé, que le chemin de croix, le parcours de sainteté de Donissan se termine. Son deuxième combat contre le Malin est resserré sur une seule journée, la dernière de la vie du prêtre. Dans le désespoir, le seul guide du jeune abbé est sa lumière intérieure. Cerné des ténèbres, dans un monde de désolations, il va faire preuve de courage malgré ses doutes et use de ressources profondes et d’une Foi ardente face au drame de la mort d’un enfant afin de le rendre, dans une scène inouïe de beauté, à la vie intense auprès de notre Seigneur. Maurice Pialat comme Georges Bernanos nous rappelle que Dieu est en nous.

Dans la grâce de Dieu, l’abbé Donissan, le Saint de Lumbres, est un homme qui vit l’imitation du Christ et dont l’immense charité, celle de l’amour sans condition pour l’être aimé et unique, le Christ, le conduit à donner sa vie pour lui et le salut des âmes.

Jacques Déniel

(1)Maurice Pialat a précisément eu l’ambition de fournir aux spectateurs une clé possible – celle d’un agnostique – à la lecture de Bernanos.

(2) Maurice Pialat fut peintre avant de devenir cinéaste. Inscrit aux Arts décoratifs en octobre 1942, il suivit des cours de dessin et de peinture pendant quatre années, tout en commençant à exposer dans des salons ouverts à de jeunes peintres. Dès 1946, il abandonne la peinture pour se consacrer au théâtre, avant de réaliser ses premiers courts métrages.

Sous le soleil de Satan, Maurice Pialat – France – 1987 – 1h43

Palme d’Or Festival du film Cannes 1987

Interprétation: Gérard Depardieu (Donissan), Sandrine Bonnaire (Germaine Malhorty, dite Mouchette), Maurice Pialat (Menou-Segrais), Alain Artur (Cadignan), Yann Dedet (Gallet), Jean-Christophe Bouvet (Le maquignon/Satan)…

Confess - La loi du silence (Fr)

Alfred Hitchcock

La force du pardon divin

Je tenais à revenir sur l’un des chefs-d’œuvres de Sir Alfred Hitchcock, I Confess (La Loi du silence 1953) adapté d’une pièce de théâtre de Paul Anthelme Nos deux consciences parue en 1902.

Québec, une nuit le père Logan (Montgomery Clift), prêtre catholique surprend son sacristain Otto Keller (réfugié allemand, interprété par Otto Eduard Hasse) en détresse dans l’église. Entendu en confession par le prêtre, il lui avoue qu’il vient de tuer l’avocat Villette. L’enquête est menée par l’inspecteur Larrue (Karl Malden) qui, suite à ses observations et des témoignages, soupçonne Logan qui partage avec Ruth Grandfort (Anne Baxter) un secret pouvant s’avérer compromettant.

Issu d’une famille catholique fervente, Alfred Hitchcock croyant et pratiquant, revient dans ce long-métrage sur des thèmes prégnants dans son œuvre: la faute, la culpabilité, la figure de l’innocent accusé présente dans (Le Faux coupable (1957) mais aussi dans The Lodger (1926), Les 39 marches (1935) , Jeune et Innocent (1937), Frenzy (1972)… Mais, une fois n’est pas coutume, il associe à la défaillance et la dureté de la justice humaine, la force et le pardon de la justice divine. C’est sans aucun doute, le seul film où le cinéaste traite de manière aussi directe de la question de la grandeur de la foi .

Dans La Loi du silence, il aborde la question de la Foi, d’une manière radicale, frontale avec un grand sens de l’ascèse et de l’efficacité dans sa mise en scène. L’intrigue policière du film – connue des spectateurs – repose sur un postulat appartenant aux règles de l’église Catholique, le secret de la confession (1) et sur la droiture morale du père Logan. Le cinéaste a le génie de centrer son film sur la confession. Le meurtrier se confesse au prêtre. Ruth Grandfort confesse à son mari Pierre puis à l’inspecteur et au procureur son secret d’amour pour le père Logan. Le prêtre doit rendre des comptes à la police et à la justice…

C’est l’une des œuvres les plus sombres de Hitchcock. Logan, un prêtre habité, complexe, marqué par une douleur muette – sans doute due à ce qu’il a vécu comme soldat engagé pendant la guerre 39/45 – va accomplir un véritable parcours christique. Des crucifix présents dans de nombreux plans et une scène faisant référence à la passion du Christ – celle où le prêtre, accusé déambule dans la ville, dominé par une grande statue de la passion du Christ, nous rappellent le sacrifice de Jésus pour racheter les péchés des hommes. Le père Logan, exemplaire est prêt à donner sa vie pour demeurer fidèle à sa foi. Pour cela, il va subir les jugements du tribunal, le mépris et la haine populaire. Mais, il mène, infaillible, un combat contre les forces des ténèbres. Le meurtrier Otto Keller, machiavélique, est sous l’emprise de Satan. L’amour et la miséricorde du prêtre lui permettront de recevoir le pardon divin.

La Loi du silence est aussi un vrai film policier de suspense hitchcockien comportant plusieurs séquences d’une grande force expressionniste. Dans la première scène lorsque le meurtrier, Otto Keller sort de la maison de l’avocat, sa silhouette se découpe, immense, diabolique, évoquant celle de M le maudit de Fritz Lang. Les scènes où L’inspecteur Larrue, teigneux, anticlérical et opiniâtre – le meilleur policier de toute l’œuvre du cinéaste – mène une enquête implacable et précise sont passionnantes. Jamais le suspense ni la tension policière ni judiciaire ne faiblit.

La Loi du silence curieusement considérée comme une œuvre mineure du cinéaste, souvent mal comprise (2) s’avère être un superbe film métaphysique d’une intensité dramatique et d’une beauté plastique fascinante grâce à une thématique éminemment hitchcockienne (le faux coupable), à la photographie noir et blanc très expressive de Robert Burks (3), aux interprétations inoubliables et troublantes de Montgomery Clift et Anne Baxter, et au jeu précis et concis de Karl Malden et Otto Eduard Hasse.

Jacques Déniel

La Loi du silence - Un film d’Alfred Hitchcock

États-Unis – 1953 – 1h35 – V.O.S.T.F

Interprétation: Montgomery Clift , Anne Baxter, Karl Malden, Otto Eduard Hasse, Dolly Haas, Brian Aherne, Roger Dann…

(1) « Nous savons, nous les catholiques, qu’un prêtre ne peut pas révéler un secret de la confession, mais les protestants, les athées, les agnostiques, pensent : « C’est ridicule de se taire ; aucun homme ne sacrifierait sa vie pour une chose pareille. » Hitchcock/Truffaut, ou Le Cinéma selon Alfred Hitchcock, est un livre d’entretien de François Truffaut avec Alfred Hitchcock , paru en 1966 aux éditions Robert Laffont.

(2) Lire la critique anticléricale plein de contre-sens dans le Alfred Hitchcock de Bruno Villien (Éditions Colona 1982).

(3) Chef opérateur sur douze des grands chefs-d’œuvres de Hitchcock

Nazarin

Luis Buñuel

Un bienheureux sous le soleil de Satan

Si les grands chefs-d’œuvres signés par Luis Buñuel dans les années soixante et soixante-dix (Belle de jour, Tristana, Cet Obscur Objet du désir…) lui permettent d’acquérir une reconnaissance internationale, ses films mexicains sont aujourd’hui inconnus du public français qui n’a pas la possibilité de les voir. Saluons la belle idée de Splendor films de ressortir dans les salles de cinéma, dans une somptueuse copie noir et blanc restaurée, le splendide Nazarin (1959).

Buñuel débute sa carrière débute avec Le Chien andalou (1929) et L’Age d’or (1930) deux films marqués par l’influence du surréalisme. Après Terre sans pain (1933), interdit par la jeune République espagnole qui n’apprécie pas la transcription au cinéma des mœurs de ses régions les plus déshéritées, il ne tourne plus. De 1934 à 1936, vivant entre Madrid et Paris, il effectue de nombreux métiers, travaillant pour la Paramount puis réalisant pour l’Espagne, des films commerciaux, – exigeant que son nom ne figure pas au générique – afin de faire vivre sa famille. Lorsque la guerre civile se déclenche, il se met au service de la République espagnole, effectuant diverses missions… Puis, il part aux États-Unis où il sert la cause républicaine. Il y reste huit ans, trahit par son ami Salvador Dali qui rejette sur lui, l’entière responsabilité des propos marxistes de L’Age d’or. Mis en cause par une campagne de presse et surveillé par la F.B.I., Luis Buñuel part au Mexique. Entre 1946 et 1965, il y tourne 24 films pour la plupart superbes ( Los Olvivados, Suzana la perverse, Les Aventures de Robinson Crusoé, La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz, La Mort en ce jardin, Nazarin, La Jeune fille, Viridiana, L’Ange exterminateur…).

Au Mexique, en 1900, pendant le règne du dictateur Porfirio Diaz, le père Nazario (Nazarin), un prêtre humble et bon vit et partage la misère profonde des gens d’un petit village. Une dispute entre prostituées l’amène à héberger et protéger l’une d’entre-elles, Andara, soupçonnée du meurtre de sa cousine. Désavoué par l’Église, il doit fuir et mène une vie d’errance et de mendicité. Il rencontre à nouveau sur son chemin Andara et Béatriz qui à la suite d’un miracle – un acte de prière et d’amour – deviennent ses disciples… Nazarin, interprété par l’excellent Francisco Rabal, prêtre extrêmement pieux mène une vie austère, ascétique et se consacre par la charité et la prière au service de ses compatriotes en contradiction avec les principes des institutions religieuses mexicaines. « Vivre de charité n’est pas un précepte assez digne », lui dit un curé. Face à sa hiérarchie, Nazarín imperturbable, continue de vivre sa foi dans la pauvreté et l’amour de son prochain.

Servi, par une mise en scène très dépouillée, des cadres rigoureux et sobres, la superbe lumière en noir et blanc de son chef-opérateur, Gabriel Figueroa (illustre chef-opérateur de Que Viva Mexico de Serguei Eisentein, de Dieu est mort de John Ford et du grand cinéaste mexicain Emilio Fernandez), Luis Buñuel peint un portrait cruel et amer de ce bienheureux. Condamné à errer dans un Mexique ravagé par la pauvreté, la famine, les épidémies, l’injustice, Nazarin se trouve désemparé car sa bonté et sa charité ne semblent pouvoir sauver personne du Mal. Face à la méchanceté et la cruauté des hommes, il ne rencontre que violences, doutes, trahisons, désolations, qui mettent en péril la force de sa foi, sa quête spirituelle, sa volonté d’appliquer le message des Évangiles. Sa vie semble se dérouler sous l’aride soleil de Satan.

Si, le film plein d’ironie, peut sembler s’avérer une charge sévère contre le catholicisme, nous constatons que la foi inébranlable de Nazarin, même si l’ombre du doute et le travail du diable marquent un instant le visage du prêtre avant la fin, porte le message christique plusieurs fois: une petite fille est guéri à la suite de sa prière, Andara ne l’abandonne jamais, un assassin, pilleur d’églises lui vient en aide et une vendeuse de fruits – lors de sa marche vers la prison – lui offre un ananas qu’il accepte in extrémis. Nous suivons le calvaire du bienheureux Nazarin qui rachète malgré-eux les fautes des hommes. Les voies du Seigneur sont impénétrables et font de ce film âpre et ascétique, un chef-d’œuvre lumineux.

Jacques Déniel

Nazarin un film de Luis Buñuel – Mexique – 1959 – 1h35 – V.O.S.T.F.

Interprétation: Francisco Rabal (Nazarin), Marga López (Beatriz), Rita Macedo (Andara), Jesús Fernández (Ujo) Ressortie en salle le 12 février 2020.

L'amour est plus fort que la mort

The Fugitive / Dieu est mort / 1947

Situé entre My Darling Clementine et Fort Apache, The Fugitive est la deuxième production de la société Argosy Pictures, fondée par John Ford et Merian C. ­Cooper en 1939 pour The Long Voyage Home. Le film est tourné entièrement au Mexique, en extérieurs et aux studios Churubuscos de Mexico, de novembre 1946 à janvier 1947. John Ford s’entoure des meilleurs collaborateurs mexicains : Pedro Armendàriz, comédien célèbre qui vient de connaître un beau succès avec Maria Candelaria, dirigé par le cinéaste Emilio Fernàndez. La photographie est confiée au meilleur chef opérateur du pays, Gabriel Figueora : élève de Gregg Toland, ­directeur de la photographie de Ford sur The Grapes of Wrath, The Long Voyage Home et December 7th, maître exceptionnel des éclairages en clair-obscur, collaborateur de nombreux cinéastes, tout particulièrement Luis Buñuel, John Huston et Emilio Fernàndez qui est l’auteur de splendides mélodrames et acteur dans de nombreux films américains tournés au Mexique. La composition et la direction de la musique sont confiées à Richard Hageman, compositeur, chef d’orchestre, pianiste et acteur américain d’origine néerlandaise qui a composé plusieurs partitions pour John Ford (Stagecoach, 3 Godfathers, Fort Apache…), mais aussi un opéra et des oratorios ; il a dirigé de nombreux opéras et joué dans plusieurs films. À sa sortie sur les écrans en novembre 1947, le film est un échec commercial et critique. La société Argosy, malgré le succès des films ultérieurs de Ford (Fort Apache, She Wore a Yellow Ribbon), la production de cinq autres chefs- d’œuvre (3 Godfathers, The Quiet Man…) et d’un film d’Ernest B. Schoedsack, Mighty Joe Young, ne s’en remettra jamais financièrement et sera dissoute en 1956.

Le film est adapté du roman anglais de Graham Greene, The Power and the Glory, publié en 1940. Le scénario, qui apporte des changements notables, est le fruit d’une collaboration étroite entre John Ford et le scénariste Dudley Nichols avec qui il a travaillé plusieurs fois. The Fugitive compte très peu de défenseurs et beaucoup de contempteurs, alors que, pour John Ford, c’est une œuvre qu’il aime beaucoup. Il déclare, dans un entretien avec Peter Bogdanovich : « J’ai eu exactement le résultat que je voulais. Voilà pourquoi c’est l’un de mes films ­préférés. Pour moi, il est parfait. Malheureusement, il n’a pas eu de succès. Les critiques se sont jetés dessus et le public n’a pas suivi. Malgré cela, j’étais très fier de mon travail. (1)»

Autant l’affirmer tout de suite, The Fugitive est une œuvre passionnante, d’une très grande richesse artistique et intellectuelle. Pour moi, un très grand film moral, spirituel et humaniste, empreint d’un sens aigu de la mise en scène et d’une beauté formelle et picturale qui fait réfléchir sur la politique, la foi, l’idée de Nation et de Peuple. The Fugitive est en accord parfait avec la pensée philosophique, politique et spirituelle que Ford a déjà élaborée dans ses films précédents, Young Mr. Lincoln, The Grapes of Wrath, How Green Was My Valley, My Darling Clémentine… Une philosophie humaniste et républicaine – hantée par la lutte du bien et du mal – qui pense que la lente et dure édification de la Nation et de la communauté humaine doit se bâtir sur la connaissance et la culture, la foi, le sens des valeurs de la famille et la défense des pauvres et des opprimés, du peuple.

Quand le générique se termine, l’ouverture montre le prêtre qui arrive, à dos d’âne, sur une route bordée d’arbres, comme Jésus en Palestine lors de la fête des Rameaux. À ce moment intervient une voix surplombante (ou voix acousmatique) (2) qui annonce clairement le sujet et la problématique du film :

« L’histoire qui va suivre est intemporelle, elle s’inspire de faits réels. Elle est très ancienne et trouve son origine dans la Bible. Elle est intemporelle et actuelle. Elle se joue aujourd’hui dans plusieurs endroits du globe. Les lieux sont fictifs, il s’agit simplement d’un petit état situé à mille kilomètres au sud ou nord de l’Équateur. Qui sait ?»

The Fugitive est en effet une parabole politique et spirituelle. Une fable politique : il s’agit d’un pays imaginaire vivant sous le joug d’un régime totalitaire qui prétend éradiquer la religion catholique pour le bonheur du peuple. Cette situation politique ramène à la fois au nazisme et à son côté néo-païen – John Ford, patriote convaincu et farouchement opposé au nazisme, sort de ses années d’engagement militaire comme cinéaste des armées et a connu de près l’horreur de la guerre contre le fascisme3 – et aux dictatures communistes athées et anticléricales – le film est tourné en 1946-1947, au tout début de la « guerre froide » entre les États-Unis et l’URSS. Le film rappelle les persécutions terribles que subirent les catholiques au Mexique de 1858 à 1861, et à partir de 1926 durant le gouvernement du président Plutarco Elías Calles (4). L’œuvre traite aussi d’un thème cher à John Ford : la fuite d’êtres humains désirant échapper à leur condition sociale ou politique. Il rappelle inévitablement The Informer par son traitement psychologique et plastique, la photographie de Joseph August, son chef-opérateur, esthétiquement fort proche de celle de Gabriel Figueora. Une parabole religieuse : celle d’une histoire universelle tirée de la Bible, donc de la littérature, du livre – le catholicisme étant la religion du livre par excellence – qui occupe une place cruciale chez Ford. Ainsi, entre autres, dans Young Mr. Lincoln, le jeune Abraham Lincoln, citoyen d’origine modeste, est cultivé, il connaît la poésie et Shakespeare, et lorsqu’il a la révélation de son destin d’homme de loi, de justice et plus tard de Père de la ­Nation, c’est grâce à un livre de droit obtenu par le troc avec des pionniers en route vers l’Ouest. De même, dans My Darling Clementine, un acteur de théâtre vient déclamer des textes de Shakespeare, repris par Wyatt Earp et Doc qui les connaissent. Et, bien sûr, la Bible est un livre présent dans plusieurs de ses films.

La fable politique s’inscrit dans le récit avec la première scène où intervient le lieutenant (l’impressionnant Pedro Armendariz), dans la caserne de police à Puerto Grande, où de pauvres paysans et ouvriers, arrêtés, tremblent de peur devant le représentant du pouvoir. À l’issue de la discussion avec le chef de la police, les propos tenus et les ordres donnés confirment qu’il s’agit d’une dictature. Jamais, au cours du film, John Ford n’indique si c’est une dictature fasciste ou communiste ; le sigle du régime figurant sur la casquette ou les brassards des policiers représente un poing tenant une flèche (signe ostentatoire de nombreux partis fascisants, mais aussi communistes durant le Front populaire) qui n’est pas sans rappeler le poing tenant le fléau qui soufflette le Christ dans les peintures et fresques religieuses comme celles de Fra Angelico au couvent San Marco de Florence. Le cinéaste laisse planer le doute, renforçant ainsi sa critique de tout régime totalitaire, à l’inverse du roman de Graham Greene, où la présence de chemises rouges servant le régime est très significative. La séquence de l’arrivée de la police à la recherche du dernier curé, dans le village de Maria Dolores, est d’une violence inouïe, les cavaliers arrivent au galop en hurlant – cris qui rappellent ceux des Indiens attaquant un ranch ou un convoi dans un western –, piétinent les champs, renversent et détruisent les étals des paysans et artisans sur le marché. Le peuple violenté et dominé, la civilisation et la Nation sont niées, bafouées par la barbarie de cette scène qui montre toute l’horreur de John Ford face à la violence, à la terreur totalitaire, aux scènes guerrières. La séquence dans laquelle le lieutenant demande aux villageois de lui livrer le curé impressionne par sa force cinématographique. Composée de plusieurs plans alternant les visages du lieutenant, des villageois, du maire et du prêtre, elle s’impose par l’intelligence de son découpage. Ces plans encadrent un long travelling : le lieutenant à cheval se déplace, à plusieurs reprises, de gauche à droite et vice versa, il toise les paysans alignés le long d’un mur. Issu lui aussi du peuple, il laisse exploser sa haine de la religion, son mépris de ce peuple et de sa simplicité, sous prétexte de le sauver par la révolution. Il représente la négation des idées de Peuple et de Nation que défend John Ford dans toute son œuvre. C’est l’un des rares moments du film où l’on pense au régime communiste. Au milieu de la séquence, la confrontation entre Maria Dolores (Dolores del Rio) et le lieutenant est particulièrement importante, et révélatrice du rôle des femmes chez John Ford. Pénétrant dans l’église, voyant son délabrement, le militaire éclate d’un rire diabolique, quand retentissent les cris d’un nourrisson. Il se trouve, alors, face à cette femme, Maria Dolores, son ­enfant dans les bras, qu’il a aimée et abandonnée pour aller faire la révolution. Il la questionne, lui demande ce qu’elle fait là ; elle dit avoir fui son village d’origine quand il l’a quittée. Il répond :

– «Je voulais revenir. Mais j’ai tant à faire. Nous construisons un monde meilleur… Pour lui aussi».

– «C’est une fille comme moi» précise Maria Dolores.

– «Comment s’appelle-t-elle ?»

– «Maria Dolores, comme moi».

Les femmes portent la douleur du monde, et cette douleur que les hommes leur font subir par leur comportement sauvage. Maria Dolores, sa fille dans les bras, sort en s’agenouillant, en réaction à la dictature et à la vindicte des hommes, à leur brutalité. La femme est souvent, chez Ford, celle qui amène ou aide l’homme à accomplir son destin dans la dignité. Ainsi Abigail Clay (admirable Alice Brady), mère des deux frères Matt et Adam Clay accusés de meurtre dans Young Mr. Lincoln, qui inspire au jeune avocat Lincoln, dans sa plaidoirie pour la défense des deux hommes, un bel hommage à l’amour et à la vertu d’une femme et mère courageuse. Comme épouses de militaires, les femmes maintiennent le sens des valeurs de la famille, telle Kathleen Kirby (Maureen O’Hara) dans Rio Grande, ou les épouses des colonel, capitaine et sergents dans Fort Apache.

La parabole christique, elle, est formellement inscrite dans le récit au début du film. Le prêtre (Henry Fonda), gravit à dos d’âne une colline où se découpe une église rayonnante de lumière. Il se dirige vers les portes. Changement de plan, on est à l’intérieur de l’édifice sombre, les portes s’ouvrent, et la silhouette du prêtre, les bras en croix, poussant les battants, se découpe dans la lumière vive venant de l’extérieur. La figure christique est clairement annoncée. Nous allons assister au calvaire d’un homme. Le curé s’agenouille avec humilité – il est à la fois un humble serviteur du Christ et un prêtre orgueilleux investi d’une mission – puis pénètre dans le chœur de l’édifice, s’approchant d’une fenêtre ovale au vitrail brisé d’où jaillit la puissance divine qui l’éclaire et le désigne comme envoyé de Dieu. La lumière de Gabriel Figueroa, jouant sur la confrontation de noirs et blancs très contrastés, amplifie le sentiment de puissance et de gloire (5) qui se dégage de toute la scène. De même, la musique de Richard Hageman, omniprésente, – composée à la fois comme un véritable oratorio, une musique d’une grande force opératique accompagnant les images et une musique de film de genre – souligne le caractère spirituel et dramatique des situations.

La séquence indique aussi très vite, par les plans sur les porte-cierges et les fonts baptismaux brisés, que l’on est dans un État où la religion est mise à l’index. Alors apparaît le deuxième personnage du film, une femme, debout dans un halo de lumière violente. Elle porte un enfant dans ses bras, sorte de Vierge Marie. Le dialogue entre les deux personnages confirme que les catholiques sont persécutés, qu’il n’y a plus ni prêtres ni églises dans le pays, que les nouveau-nés n’ont pas été baptisés. La jeune femme, Maria Dolores, endosse leurs souffrances, comme Marie. Mais très vite, par son comportement (elle s’agenouille et baise la main du prêtre), et par les propos échangés, nous comprenons qu’elle représente aussi la figure biblique de Marie-Madeleine, pécheresse et sainte (6). Le prêtre l’engage à amener les villageois à l’église. Maria Dolores dit alors : «Ils ne viendront pas pour moi. Les hommes, si, les femmes… non.» Le prêtre décide de baptiser les enfants, et dans un mélange de courage, de force spirituelle, d’orgueil, de vanité et d’identification au Christ – « Pour moi, ils viendront peut-être.» – comportement qui n’est pas sans rappeler celui du Jésus de Pasolini dans L’évangile selon saint Matthieu. Il monte au clocher, fait sonner les cloches, au mépris du danger encouru, pour appeler les fidèles à la cérémonie baptismale. La splendide scène de procession de la foule des femmes, hommes, enfants, infirmes et miséreux composant le peuple opprimé est une ode à la liberté et à la miséricorde divine. C’est une succession de plans où la précision et la rigueur du découpage, la lumière ciselée et expressionniste et la musique liturgique atteignent une perfection qui rappelle celle de l’ascension de la foule vers Ivan le Terrible (ici, il s’agit d’amour et d’espérance, alors que chez Eisenstein, il s’agissait de soumission à un tyran) et la procession d’un enterrement dans Que viva Mexico!. Tout au long de la scène, le personnage joué par Dolores del Rio est baigné de lumière, des larmes coulent sur son visage : elle incarne à la fois la mater dolorosa et la femme pécheresse qui par son amour donne de l’espérance aux humains.

Lorsque le prêtre fuit le village, après l’intervention de la police, pour aller prendre le bateau à Puerto Grande et quitter le pays, il s’arrête un moment au bord d’une rivière pour faire boire sa monture et se rafraîchir. Lorsqu’il reprend sa route le long des arbres, il se trouve soudain en présence d’un vagabond métis, qui n’est autre que le diable. Il représente aussi la figure de Judas, puisqu’il finira par trahir le curé auprès de la police pour toucher la récompense promise. Diable qui, dans son surgissement et sa présence à la fois très physique et quasi surnaturelle (il apparaît plusieurs fois de manière immanente au curé durant son cheminement vers la ville, son emprisonnement, sa fuite, au village, dans la Cantina, dans la clinique de repos), fait songer à la manière dont Maurice Pialat fera, quarante en ans plus tard, apparaître Satan dans Sous le soleil de Satan (7). Par ses multiples flatteries et manigances, les propos mielleux dont il abreuve l’ecclésiastique, le fait qu’il boit le vin sacré de messe, le faux message de détresse de James Calvert qu’il apporte au prêtre dans la clinique où il s’est réfugié, Satan/Judas met ce dernier en danger, et finalement le livre à la police et à une mort certaine.

Dans la séquence suivante, le curé est au port de Puerto Grande, prêt à embarquer. Une foule de passagers attend le départ. On pense alors à l’exil des Irlandais fuyant leur pays en 1847, à cause de la famine et de la domination de grands propriétaires anglais, ou à la fuite des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. En quelques plans de toute beauté sur l’attente, l’embarquement et le navire qui quitte le port, John Ford exprime avec une force majestueuse l’anxiété et la délivrance liées à l’exil.

Retenu par un enfant qui lui demande de venir donner l’extrême-onction à sa mère agonisante, le prêtre se rend dans une maison où toute une famille aisée veille la mourante. Il est sollicité pour dire une messe. Cette séquence, d’une beauté filmique et picturale – alternant ombres et lumières très contrastées, dans un noir et blanc somptueux, et travaillant l’harmonie des échelles de plan (présente tout au long du film) et la profondeur de champ –, bien que quasi muette, est musicale. Peu de paroles sont échangées entre les personnages, faisant de la scène un vibrant hommage au cinéma muet et à l’expressionnisme poétique de Murnau et d’Eisenstein. La situation est tendue, dramatique, une femme vient de mourir, le prêtre ne peut assurer la messe et la communion car il n’y a plus une goutte de vin sacré. Il faut trouver du vin dans un pays où l’alcool est prohibé.

La séquence de la recherche du vin est l’une des plus drôles et cependant la plus tendue8. Le curé, conduit par un musicien des rues, se retrouve chez un notable, cousin du gouverneur du pays, qui vend de l’alcool en contrebande, protégé par le chef de la police qui surgit pour venir boire, à l’hôtel Splendide, où se déroule l’action. Le dialogue imaginé par John Ford entre le prêtre, le musicien, le notable et le chef des policiers est d’une cruelle ironie et d’un humour ravageur (8). La comparaison entre le brandy et le vin, les tentatives désespérées d’obtenir le vin et de partir avant qu’il soit entièrement bu inscrivent, en plein milieu de ce film sur la religion et la déraison politique, une réflexion sur l’alcoolisme, la fascination des hommes pour l’alcool, considérée comme une faute grave par le régime, mais sans doute comme un péché pardonnable par le cinéaste (et l’église catholique) dont on sait le goût parfois immodéré pour l’alcool. Cette scène montre parfaitement la différence entre le roman et le film. En effet, dans le roman de Graham Greene, romancier anglais, de confession anglicane, converti au catholicisme, le prêtre est alcoolique et a fait un enfant à Maria Dolores, c’est un pécheur lourdement chargé de culpabilité. Le roman est très marqué par un puritanisme et une noirceur dont le pardon et la rédemption sont absents. Choisissant de ne pas charger le prêtre – Graham Greene y verra une trahison –, John Ford révèle la force de son catholicisme, sa foi dans le pardon et la rédemption, puisqu’il fait de son personnage un être certes orgueilleux, lâche – quand il laisse la police emmener le maire du village à sa place –, mais aussi humble et miséricordieux, venant par deux fois se jeter dans les mains de la police lorsqu’il veut sauver des âmes (9). Il est au demeurant très vraisemblable que Ford ait voulu échapper à la censure, très active à Hollywood à l’époque.

La fin est magistrale. Le dialogue entre le lieutenant et le prêtre dans la prison montre toute la force de la mise en scène de John Ford. Avec une grande économie de moyens, servi par deux acteurs exceptionnels, Henry Fonda et Pedro Armendariz, il filme dans une quasi-pénombre un dernier dialogue entre les deux hommes. Alors que le lieutenant vient de lui annoncer sa condamnation à mort, le prêtre, dont on perçoit la peur du calvaire à venir, trouve la force d’interroger cet homme sur sa perte de foi. Ford, par cette scène, réaffirme sa croyance au catholicisme et à la liberté de choix des hommes face à des idéaux matérialistes et athées conduisant au désastre. Au fil de l’échange, la peur change de camp. Le curé s’avoue faible : «Je ne suis pas un saint, je ne suis même pas courageux, je suis un lâche. La prêtrise exige une grandeur infinie. Je n’ai jamais été de taille.» Mais, rassuré par la présence de Dieu, signifiée par l’orage qui éclate, les cieux qui s’obscurcissent, le tonnerre qui gronde comme à la mort de Jésus sur le mont Golgotha, il va retrouver la force et ne plus ressentir la peur, amenant le militaire dans ses derniers retranchements : «Vous savez le plus étrange ? Je commence à ne plus avoir peur… Même vous croyez en Dieu.» «C’est faux !» rétorque le lieutenant. «Bien sûr que si, c’est ce qui vous fait peur. Vous voulez tuer Dieu, mais vous ne pouvez pas» dit le prêtre. On sent le militaire, pris de doutes, inquiet, hanté par la peur du péché, ressentir de la compassion pour le prêtre et de l’apaisement à l’idée que l’enfant de Maria Dolores a été baptisé.

La dernière séquence de The Fugitive conclut cette parabole biblique. Le prêtre, ayant reçu un crucifix en bois des mains de Marie-Madeleine/Maria Dolores, gravit des escaliers, entouré par ses gardes, pour atteindre le sommet de la ville où il sera fusillé. Alternant ces plans avec ceux d’une foule en prière dans une église et ceux du lieutenant rongé par la culpabilité lorsqu’il entend les coups de feu de la mise à mort, le cinéaste donne à voir la grandeur humaine de la mort du prêtre et la force spirituelle de rachat, de rédemption de ce sacrifice. La condamnation totalitaire a frappé, mais le courage de la résistance et la foi en Dieu peuvent vaincre. Dans le dernier plan, le peuple priant, réuni dans l’église, voit les portes s’ouvrir et un nouveau prêtre entrer, le père Cerra. L’amour est plus fort que la mort. Le lieutenant est comme terrassé par cette mort, sa croyance en un régime meilleur mais violent et corrompu fortement ébranlée. Qu’est-ce que ce régime meilleur ? demande le film qui montre l’oppression du peuple, un monde sans église, sans prêtres, et la violence des hommes désireux d’en finir avec Dieu : cette mort de Dieu que Nietzsche a parfaitement analysée dans Le Gai Savoir (10). Mort qui, selon John Ford, ne peut que conduire les hommes aux pires dérives politiques et morales. Le diable, probablement…

Jacques Déniel

1. Peter Bogdanovich, John Ford, Edilig, Paris, 1968.

2. Voice over.

3. Il y tournera December 7th et The Battle of Midway.

4. En 1926, le gouvernement du président Plutarco Elías Calles prend la décision de supprimer le catholicisme au Mexique. La France avait déjà eu cette prétention lors de la Révolution. L’Espagne l’aura quelques années plus tard. Le Président dit vouloir ouvrir son pays à la modernité. Il entreprend une féroce persécution contre l’église catholique. Une des premières mesures est la suppression du culte catholique. Cette mesure est insupportable pour des millions de Mexicains et Mexicaines. Pour défendre leur religion et la liberté de culte, des milliers de paysans et rancheros se révoltent et en viennent aux armes pour entamer là ce qu’ils appelleront la última cruzada (dernière croisade). Cette haine envers les chrétiens causa plus de trente mille morts au Mexique entre 1857 et 1937. Trente mille qui préférèrent mourir plutôt qu’être privés de la liberté de croire en Dieu. Vingt-cinq martyrs ont été canonisés le 21 mai 2000.

5. Titre français du roman.

6. Dès le début du dialogue, lorsque le prêtre dit « Je suis d’ici », elle lui répond sans aucune équivoque : « Non, non, je connais tous les hommes de ce village. » On apprendra plus tard que le père de l’enfant est le lieutenant.

7. Maurice Pialat, très admiratif de l’œuvre de Ford (voir le texte de Francis Bordat en page 185), a certainement pensé à cette scène de The Fugitive.

8. Comme le rappel Gilles Esposito dans « Dissonance et réconciliation » (page 29), John Ford était un excellent auteur de comédies.

9. Fuyant l’hôtel avec la bouteille de brandy, le prêtre est arrêté, mais sera relâché le lendemain, car non identifié par la police comme homme d’église. La seconde fois, lorsqu’il vient donner l’absolution à James Calvert, il est reconnu et arrêté.

10. « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. – Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement – ne fût-ce que pour paraître dignes d’eux ? ». Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre troisième, 1887.

Léon Morin, prêtre

Jean-Pierre Melville

Deux âmes à l’épreuve

Longtemps hanté par les événements et le poids de la Seconde Guerre mondiale, Melville est un cinéaste du conflit entre raison et foi, ou entre volonté et obligation.

Une petite ville de province pendant la guerre, occupée par l’armée italienne, puis allemande. La vie continue de s’y dérouler, avec ses difficultés et ses angoisses. Une jeune femme, Barny, qu’interprète la formidable Emmanuelle Riva, travaille dans un service d’enseignement par correspondance. Elle est correctrice et aime lire. Sympathisante communiste et athée, elle se donne pour défi de provoquer un prêtre par son rejet profond de la religion. Elle entre dans le confessionnal, mais décontenancée par l’attitude calme et très ouverte du prêtre – joué par un Jean-Paul Belmondo excellent et très séduisant –, elle consent à se rendre chez lui pour parler de la foi, et elle accepte les ouvrages qu’il lui conseille de lire.

On pourrait penser qu’avec ce film on est très éloigné du style de Melville, de ses idées sur le cinéma, de l’univers du film noir. Mais plusieurs éléments prouvent que Léon Morin, prêtre s’inscrit pleinement dans la filmographie de l’homme au Stetson. Ainsi la présence de la Seconde Guerre mondiale : le premier film de Jean-Pierre Melville, le Silence de la mer, ainsi que deux autres, Léon Morin, prêtre et l’Armée des ombres, se déroulent durant la guerre, période dramatique de l’histoire mondiale ; et l’on peut considérer sans craindre de se tromper que l’Armée des ombres, son chef-d’œuvre, est le centre brûlant de toute sa production. Dans ces trois films, la guerre est présente surtout par les sons et les paysages qui en définissent le fond temporel et le fond politique. Le silence des couvre-feux et le bruit des bottes de l’occupant sont les signifiants sonores du conflit. Le choix de mettre en scène la campagne comme lieu prégnant des combats renforce ce parti pris. Si elle est moins au centre de l’action dans Léon Morin, prêtre, la guerre y sévit durant tout le déroulement du récit ; même si elle semble souvent réduite à une toile de fond peu visible, elle occupe néanmoins une place importante du point de vue philosophique et spirituel. La forte personnalité du prêtre, ferme dans ses positions face aux attaques incisives de Barny, nous fait penser à la fois aux codes moraux et de conduite des résistants de l’Armée des ombres, et aux codes d’honneur des truands des films noirs du cinéaste.

Comme dans Quand tu liras cette lettre et le Silence de la mer, Melville se montre sobre, voire ascétique dans sa mise en scène. Les scènes sont brèves, tranchées et d’une rigueur qui laisse place à toute la force spirituelle et politique des échanges philosophiques entre Barny et Léon Morin. Le cinéaste focalise son attention sur les échanges verbaux de ses deux personnages ; il se préoccupe de la fluctuation de leur conscience, de leurs pulsions internes. Léon Morin et Barny développent, au fil de leurs conversations, une haute idée de la foi, bien sûr, mais bien plus encore de l’être humain. Comment, dans une période de guerre monstrueuse, de collaboration – patente ou larvée – d’hommes et de femmes, de stigmatisation des Juifs – ainsi le vieux professeur qui doit quitter la société où travaille Barny, étant donné les menaces qui pèsent sur les Juifs en territoire occupé –, un homme et une femme, par la force et la droiture de leur pensée et de leur comportement, résistent-ils à la déchéance du monde ? Que perdraient-ils tous deux, si Léon Morin aimait (physiquement) Barny ? Vraisemblablement, ils ne seraient plus que deux êtres qui s’aiment égoïstement, insensibles à la douleur du monde. Morin ne serait plus prêtre, il redeviendrait un homme ordinaire et Barny, une femme comme les autres. Leur amour perdrait de sa force spirituelle et ne s’afficherait plus comme l’insolente réponse catholique et humaniste face à la barbarie. Si la guerre permet la rencontre de cet homme et cette femme, elle leur donne surtout la possibilité de se définir comme résistants face à l’horreur et à la banalité triviale de la société française pendant la Seconde Guerre mondiale.

Si dans ses films noirs l’univers de Jean-Pierre Melville est un univers d’hommes, les trois films sur fond de guerre déjà cités, ainsi que les Enfants terribles, donnent aux femmes une place et une présence forte et déterminante pour le déroulement de l’action, et bien plus encore pour l’affirmation d’une ligne de conduite morale. Barny est, tout autant que Léon Morin, un personnage central du film. Emmanuelle Riva, naïve et rebelle, maladroitement manipulatrice, pleine de désir pour l’insolente beauté de l’ecclésiastique, est exceptionnelle de naturel et de grâce face à Jean-Paul Belmondo, prêtre aux réactions souvent non conformistes. Un prêtre cependant ancré dans la fermeté et la grandeur de sa foi qui lui permet d’être le confesseur, le psychologue, l’enseignant et le confident troublant, mais tout autant troublé, de cette femme qui s’oppose et résiste à ses certitudes intellectuelles.

Il est donc évident que ce qui intéresse ici Melville n’est pas en premier lieu la guerre, ni la position des personnages principaux face au conflit. La guerre est présente et agit sur les conduites (Barny : « Nos actions sont dominées par les circonstances »), mais elle n’a pas vraiment prise sur l’action. On aperçoit des troupes et des commandos d’officiers, on entend surtout des bruits de bottes, de chars… et plusieurs dialogues font référence à la situation. Mais Melville s’intéresse plus à l’âme humaine et au comportement des hommes qu’aux actes engendrés par la guerre.

La grande force de Léon Morin, prêtre est la rencontre absolue – sans la perte qu’entraînent nécessairement tout amour physique et les exacerbations du désir – entre deux êtres à la magnificence physique et spirituelle forte. C’est à la fois l’histoire d’un cheminement spirituel, la découverte progressive, par une âme simple, habitant le corps d’une jolie femme fière et insoumise, de l’un des sentiers qui conduisent vers la découverte du Dieu intérieur, et celle du maintien dans la certitude de sa foi d’un prêtre, porté par ses croyances et, paradoxalement, par ses doutes face à l’incarnation possible d’un amour humain fort et digne. Ce n’est pas entre sa foi et l’amour qu’il porte à Barny que le prêtre doit choisir, mais entre son vœu de chasteté et le désir qu’il ressent pour cette femme, entre un devoir et un appel.

La maîtrise du film réside dans la mise en scène implacable du cheminement de ces deux personnages. Une rigueur sobre, âpre, mêlée à une sensualité couvant sous la glace, mais brûlante, entoure les déplacements, les gestes et les dialogues. Rigueur et sensualité, on pense à Bresson. Léon Morin, prêtre, Quand tu liras cette lettre, le Silence de la mer, Un flic, voilà des films qui rapprochent fortement les deux cinéastes. Beauté de l’âme et des corps alliée à une mise en scène de l’épure sont les composants du « cinématographe ». En filmant le destin de ces deux êtres avec une haute idée morale du cinéma, Jean-Pierre Melville livre une œuvre d’une grande portée philosophique et spirituelle. Résister, nous dit-il, c’est justement faire que nos actes soient en accord avec nos pensées et non dictés ou dominés par les circonstances. En somme, Léon Morin, prêtre est une ode austère et flamboyante à un humanisme religieux.

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